Jean Ferguson
Petite anthologie de textes érotiques masculins
Préface de Jean Simoneau
PÉTRONE
(Latin, mort en 66 ap. J.- C.)
Écrivain-auteur d'un livre surprenant Le Satiricon, il fut un personnage important à la cour de Néron où on le surnomma Arbitre des élégances car c'est lui qui prônait la loi du bon goût. Il s'attira ainsi les foudres du préfet Tigellin qui l'accusa d'avoir participé à une conjuration contre le despote de Rome. II était en voyage et il se hâtait de se rendre auprès de Néron pour se justifier, lorsqu'il reçut l'ordre de s'arrêter. Pétrone comprit qu'on venait l'exécuter. Il commanda un somptueux banquet pour s'entretenir une dernière fois avec ses amis. Puis, il s'ouvrit les veines, mais les lia pour ne pas mourir trop vite.
C'est dans son roman Le Satiricon que Pétrone relate la conversation entre Eumolpe, un poète âgé encore épris des plaisirs de la chair et ses aventures de jeunesse et un jeune homme licencieux et deux autres jeunes gens, Ascylte et Giton.
Il a le bas ventre si joli
que ce garçon semble n'être que le prolongement
de son membre fascinant. (Caïus Petronius Arbiter, personnage du Satiricon)
Caïus
LXXXV. Eumolpe:
- Quand j'étais en Asie, où le service militaire m'avait conduit, il m'arriva un jour à Pergame d'être logé chez un habitant. Le séjour m'était fort agréable, tant à cause du confort de la maison que de la merveilleuse beauté du fils de mon hôte; et voici quel plan j'imaginais pour devenir son amant sans éveiller les soupçons du père. Toutes les fois qu'il était question à table de l'amour des jolis garçons,
j'affectais une indignation si vive, je défendais avec un sérieux si austère qu'on souillât mon oreille de ces propos obscènes, que tout le monde, et surtout la maman, me considérait comme l'un des sept sages. Aussi avais-je pris l'habitude de le conduire moi-même au gymnase, de régler moi-même ses études, de lui donner moi-même des préceptes et des leçons, pour empêcher qu'aucun séducteur ne pût prendre pied dans la maison.
Nous étions un jour couchés dans le triclinium. La célébration d'une fête avait écourté la classe et la fatigue d'un long et joyeux festin nous avait enlevé tout courage de monter dans nos chambres lorsqu'au milieu de la nuit, je m'aperçus que mon élève ne dormait pas. Aussi de ma voix la plus timide murmurai ce vœu à Vénus: «Déesse, dis-je, si je puis baiser cet enfant sans qu'il ne le sente, demain je lui donnerai une paire de colombes. » Le garçon m'entendit discuter du prix dont je paierais mon plaisir et il fit semblant de dormir. J'en profitai pour m'approcher du jeune fourbe et je lui dérobai quelques baisers. Satisfait de ce début, je me levai de bon matin, et lui apportai, comme il s'y attendait, une bellepaire de colombes, pour m'acquitter de mon vœu.
LXXXVI. La nuit suivante, trouvant même tactique je changeai ma formule de souhait: « Si je puis, dis-je, le caresser d'une main libertine, sans qu'il le sente, pour prix de sa complaisance, je lui donnerai deux coqs de combat les plus belliqueux qui soit. » À ce vœu, mon éphèbe s'approcha de lui-même; il appréhendait, je crois bien, que je fusse endormi. Je m'empressai de calmer son inquiétude, et me donna mon soûl de son beau corps, sans aller pourtant jusqu'au suprême plaisir. Et sitôt le jour venu, je lui apportai à sa grande joie tout ce que j'avais promis.
La troisième nuit m'ayant donné même licence, je me levai soudain et m'approchant de l'oreille du faux dormeur: « Dieux immortels, dis-je, si je puis dérober à cet enfant qui dort la jouissance parfaite à laquelle j'aspire, pour prix de cette félicité, je lui donnerai demain un superbe trotteur de Macédoine, à condition toutefois qu'il ne sente rien.» Jamais garçon ne dormit d'un plus profond sommeil. J'emplis d'abord mes mains de ses seins à la blancheur de lait, puis je collai mes lèvres aux siennes, puis une suprême étreinte vint combler tous mes vœux. Le lendemain, assis dans sa chambre, il attendait que je m'exécute, comme à mon ordinaire. Mais, tu le sais, il est bien plus facile d'acheter une paire de colombes ou de coqs qu'un trotteur, et outre cela, je craignais que l'importance du cadeau ne rendît ma générosité suspecte. Aussi, après une promenade de quelques heures, je rentrai chez mon hôte, ne rapportant au garçon rien d'autre qu'un baiser. Mais lui après avoir regardé de tous côtés, me dit en jetant ses bras autour de mon cou : « Maître, ou donc est le trotteur? »
LXXXVII. Bien que ma déloyauté m'eût fermé la porte que je m'étais ouverte, je pus reprendre bientôt mes anciennes privautés. À quelques jours de là, un hasard semblable nous offrait la même bonne fortune; sitôt que j'entendis ronfler le père, je priai l'enfant de faire la paix avec moi, ou plutôt de consentir à se laisser faire plaisir, bref j'usai de tous les arguments que peut dicter le désir le plus tendu. Mais lui, fort en colère, ne faisait que répéter: « Dors, ou je vais le dire à mon père ». Il n'est de consentement si ardu que l'opiniâtreté ne finisse pourtant par arracher. En dépit de son refrain: «Je vais réveiller papa », je me glissai dans sa couche, et après une résistance mal jouée, je lui dérobe la joie qu'il me refusait. Mon coup d'audace ne parut pas trop lui déplaire: et même après s'être longuement plaint que je l'eusse trompé, joué et livré aux moqueries de ses camarades auxquels, oui, il avait vanté mes largesses: « Tu verras bien, pourtant, dit-il, je ne ferai pas comme toi. Si tu veux, tu peux recommencer ». Alors, toute rancune oubliée, j'obtins mon pardon de l'enfant, et après avoir mis à profit sa complaisance, je me laissai glisser au sommeil. Mais cette double épreuve n'avait pas contenté mon éphèbe, alors en pleine fleur de l'âge et qui brûlait de tenir son rôle passif. Il me tira donc de mes rêves: « Tu ne veux plus rien? me dit-il». Le présent n'était pas encore pour me déplaire tout à fait.
Aussi, tant bien que mal, à grand renfort de soupirs et de suées, je pus, malgré mon éreintement, lui donner ce qu'il voulait, et je retombai dans mon sommeil, n'en pouvant plus de plaisir. Moins d'une heure après, le voilà qui me pince et se met à me dire: « Pourquoi ne le faisons-nous plus? » Las d'être si souvent réveillé, je me mis pour lors dans une furieuse colère, et lui rétorquant ses propres paroles: «Dors, lui dis-je, ou je vais le dire à ton père. »
Les éditions du Temps 2012
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54
Petite anthologie de textes érotiques masculins
Préface de Jean Simoneau
JOHN-ALLEN PATEUSHAM
(Gaspésie, métis d'origine Mi' qmaq, 1940-)
John-Allen Pateuscham est un pseudonyme. Il s'agit d'un Métis né à Listigug, en Gaspésie. Il est associé aux enseignements chamaniques. Ses recherches sur les berdaches, qui ont été publiées dans diverses revues anglophones et francophones, font actuellement autorité. Il a notamment dévoilé l'aspect malconnu de cette pratique masculine dans le monde indien qui était fort répandue, selon cet auteur, dans les temps passés.
Pateusham est très connu pour ses prises de position en faveur des amours entre adultes et adolescents. Pour cette raison, il n'a pas évité le scandale dans sa propre communauté et il a fait plusieurs séjours en prison au Canada parce qu'on l'a accusé d'avoir entraîné des garçons à la pratique de ses théories. Il est en exil aux États-Unis où il a trouvé des communautés discrètement plus ouvertes et favorables à ses thèses. Ses poèmes n'ont pas encore été publiés en leur entier quoiqu'ils soient très connus dans le milieu gay français et américain. Il passe facilement d'une langue à l'autre, voyageant beaucoup entre les continents. Pour cette raison, peut-être, c'est un poète d'une grande versatilité - dont l'œuvre est inégale à cause des influences qu'il doit assimiler -, il oscille entre la tendresse sans retenue, presque précieuse, et la confession amicale. Il a renouvelé le genre dans une version plus moderne des poètes aux accents verlainiens.
MON JEUNE AMOUR
J'ai conscience de ton regard posé sur moi
oiseaux tendres lumineux sillages
arc-en-ciel sur la tenture du temps
ô ma tendresse
ô mon désir de fabuleux rivage.
J'ai prescience d'un bonheur
qui me vient de ta présence
mon esprit s'agite en volutes
je reste coi au pays de ton être
ton regard me surprend en plein délire de toi
puissantes effluves de ton esprit
j'ai l'habit neuf de tes yeux qui m'enchantent.
Passe la fleur de ma passion
passe passe mon amour aux herbes du désir
nu sous ta chemise
pour la route couverte de soleil
mon coeur mon ardeur au pays de toi
plus désirable que mille millions de bonheurs.
Mon amour sur ton riche rivage
mon coeur cette île sauvage
où s'amusent tes baisers
j'ai une suprême envie de toi
je rappelle l'âme délicate de nos extases à venir
mais c'est l'écho de la jeune lune qui me poursuit
en code stellaire et j'ai beau courir avec le vent
pour qu'il rende au jour ton image
ta chère image ta belle image
mangée par ma bouche ô douceur
il me reste des mirages brouillés qui me font tant t'aimer.
Je marche vers toi dans la nuit jour fou
et mes pas sont des étoiles
aux plages silencieuses du temps
et j'ai tant de rires dans mes bagages de gais souvenirs
qui ne mélangent pas les rayons du ciel
avec ta grâce de lumière indomptée.
Je suis une référence
pour la doucereuse ferveur des nuits
je reçois la générosité de tes lèvres
la rivière de tes ardeurs
la merveille exquise de nos amoureuses tendresses
aux jours heureux
aux avenirs indécis
aux aurores métalliques
aux carrousels de ta présence.
Nous sommes le monde en soi
et personne ne peut l'oublier
au ciel sur la terre
notre esprit est majuscule
sur l'écrin de ton visage
coeur de poésie mon tendre amant
l'aube est douce et chaude est la nuit.
Je suis un délire vivant
qui cherche ton pays intime
nous refaisons sans cesse le monde
dans la jubilation de nos chairs.
J'ai tellement goût de toi
que je distingue mal le champ du rêve
chargé de tes yeux
les gestes appris dans tes bras
les vagues d'ondes au créneau lourd de tes baisers
plus je les écoute
plus je reviens au royaume de nos amours.
Les bulles de la joie éclatent devant tes pas
dans le sentier écarlate et moi je te suis
fou d'amour fou de désir
je cherche du doigt ton dernier miel
la chaleur de tes cheveux la nuit
et l'odeur de ta peau embaume mes frémissements.
Il y a plus d'oasis au fol pays d'eau
elles naissent dans l'empreinte de tes caresses
Sous la splendeur de ton regard
renaissent les sables les herbes et les fleurs
ma peau couverte de ces empreintes
je demeure dans les fils de ta tendresse
sous l'effleurement de tes mains je deviens beau.
J'ai longue mémoire de nos jeux
j'ai longue mémoire de notre idylle
notre harmonie en fine pâture
de nos extrêmes convoitises.
Mes rires sont des dieux marins
qui cherchent l'océan de tes attachements.
JE PRÉFÈRE ...
Au vent étourdissant des vastes espaces,
je préfère la caresse simple de ton haleine.
Aux mille odeurs enivrantes de la campagne,
je préfère le délicieux parfum de ton jeune corps.
À la tempête qui dévaste tout sur son passage,
je préfère tes colères soudaines qui me laissent pantois.
À la rumeur inquiète d'une probable guerre,
je préfère tes murmures et tes cris angoissés.
À l'humaine misère, aux difficultés,
je préfère tes douleurs d'ange ébouriffé.
Aux voyages les plus extatiques,
je préfère ta géographie intime.
À la lune romantique,
je préfère tes yeux lunatiques.
Oui, vraiment, je te préfère,
et ce qui n'est pas toi m'indiffère.
NOUS BAISONS DES GARÇONS ...
Nous baisons des garçons bien nés
dans cette ville nordique.
Ils causent motos 49 cc, 100 cc
ou mieux, jolis étalons, 1050 cc ou encore
bien bandés, les rutilants 1200 cc.
Ils savent tenir un guidon,
les garçons que l'on aime;
ils savent que l'on doit museler
les canaux déférents:
l'extrême frontière du Plaisir.
Et sur de beaux motards aux cuisses évasées,
Sentant le cuir et les chromes,
je m'excite avec des gestes osés,
Mais je sais que pendant ce temps,
ils regardent ailleurs ...
ANDRÉ
Dans la maison du temps pleine
de soupirs des bouches blanches,
tu brûles mon âme
et j'ai le souvenir d'une jeune queue de pie.
Je l'ai connue en lumineuses saccades
et j'ai bu à son oeil unique
la liqueur des jeunes bulles.
J'étais alors heureux
et mon haleine avait le parfum
de ta charmante toison douce.
Et toi, Splendeur de mon amour,
tu étais mon grenier charnel
plein de subtiles douceurs
où ma main par jeu passait sans relâche.
De balises amoureuses,
Qu'es-tu devenu, bel adolescent
Au regard, aux yeux francs,
qu'es-tu devenu?
Ma peine est immense
et pleure mon coeur
comme sur une plaine de gadoue bleue,
dans les lumières mortes
de la maison du temps.
Je ne boirai donc plus
ta liqueur blanche,
le lait du silence?
Je vais mourir encagé dans un arbre.
Du jeune peuplier blanc
dont la tête touchait le ciel,
dont je caressais la tendre écorce;
sa peau jeunesse, pelure entière,
tiède de tant de douceur.
Mon âme s'effrite en vague successives:
je vais mourir sur une peau d'ours blanc
volé sur l'étoile naine du céleste sourire.
BELLE TOISON
Belle toison du temps jadis
que j'ai tant cherchée!
L'odeur m'en sublime encore les narines.
Ah! Que j'aimais en ce temps-là!
J'avais la précieuse habitude
de fréquenter mon bel amour
qui répondait au nom très banal
d'André ... à qui je faisais découvrir
sa jeunesse, sa voix et son visage,
André du matin, André de l'aurore,
bel amour …
J'ai toujours à l'esprit son visage d'enfant;
oui, bien sûr, c'était à peine un adolescent.
Son regard m'a charmé; ses yeux couleur de menthe
m'ont fait regretter de n'avoir plus vingt ans.
Très gentiment, il m'a pris la main en disant:
« Viens-tu avec moi? Je pense que j'ai envie
de dormir dans tes bras. » Tendrement j'ai souri
À sa jeunesse oubliant le fossé du temps.
Il m'a suivi chez moi; nous nous sommes aimés.
J'étais gêné, je crois, de n'avoir plus son âge,
mais peut-être qu'il était trop sage
pour juger l'amour au nombre des années.
Quand il est reparti, j'ai aussitôt compris
qu'il ne reviendrait plus, ce garçon beau et libre.
Et il m'a chuchoté dans la rue pleine d'ombres:
« C'était bon de t'aimer, de t'avoir comme ami.. »
Je n'oublierai jamais le doux pays de son corps;
je voudrais tant revivre à nouveau cette joie
qu'il m'a procurée quand je n'y avais plus droit.
Non, je ne peux oublier le pays de son corps.
]'ai toujours à l'esprit son visage d'enfant;
oui, bien sûr, c'était à peine un adolescent.
Son regard m'a charmé: ses yeux couleur de menthe
m'ont fait retrouver la splendeur de mes douze ans.
STÉFANE
dont j'aime tant l'odeur,
tu as les yeux de mon plaisir,
tu es ardentes caresses
sur mon corps qui t'espère
dans la douceur et l'abandon.
J'Ai attendu longtemps ta présence tranquille,
ton silence essentiel
et je pense à toi.
Ce soir, j'aurais tout à coup besoin de tes mains,
de ta bouche inquiète et chercheuse.
Garçon-mélodie, ton corps instrument parfait
s'applique à des accords qui m'étonnent
et me comblent.
Tu sombres brusquement dans le plaisir
après t'être promené longuement sur l'arc
de mes désirs et des tiens.
Il jaillit ton pollen dans le jardin de l'été
plus délicieux que mille miels.
Tu en profites pour t'enliser
dans un vertige de soleil,
carrousel d'ombres et de couleurs.
Sté, garçon-plaisir,
je le crois bien,
je vais t'aimer encore et encore
pour te conduire jusqu'à l'aube.
Tu me fais naviguer dans les veines de ton beau corps,
géographie intime
où je me perds rempli de délices.
Sté, garçon gracieux,
garçon curieux,
garçon plein de mélodie,
garçon flûte de berger,
Sté, garçon brave,
tu as gagné,
je vais t'aimer jusqu'à l'extase.
STÉFANE, MON PAYS DE RÊVE.
Tu es l'aube envahie d'herbes de lumière
comme cette tache en moi d'eau où brille ton visage aimé;
étang situé tout au bout de mon âme
dans ce coeur-pays que ravagent les désirs d'amour:
ce paysage de moi qui serait bien moins beau sans toi.
Je t'aime jusqu'à perte d'horizon;
ton corps m'est plus précieux que ma propre vie;
pourquoi faut-il tant t'aimer,
mon doux, mon cher jeune ami?
et nos yeux enfin se retrouvent
comme des perles de rosée
qui s'ajoutent l'une à l'autre pour n'en plus former qu'une.
Ton regard, hirondelles aux ailes moirées,
je l'attends ce regard de toi
qui m'ouvrira une porte du paradis perdu,
ce lumineux regard qui est ma force d'espérer
sans lequel je ne peux vivre,
sans lequel mes désirs ne sont qu'errances.
Tristan, mon bel amour,
ta lumineuse clarté a chassé la nuit traîtresse au visage noir.
Ta seule présence est un baume
et les mots que tu me murmures sont la mélodie
du plus beau des cantiques: il n'y a jamais eu pour moi
des sons plus agréables.
Je te retourne, j'écoute le bruit de ton coeur,
je suis pareil à quelqu'un qui a trop de bonheur.
Je frisonne du plaisir de ta main,
je respire de ta bouche.
Tristan, mon sourire,
Tristan, mon désir de chair et d'âme,
Tristan, mon si bel amour!
sans écouter la peine de mon coeur,
toi qui étais plus que moi-même.
Depuis la vie s'écoule de moi
comme le filet du ruisseau oublié sous la fougère.
Au souvenir de tes yeux, j'ai un amertume étrange
qui me scie la gorge,
car, vois-tu, Éric, il n'y rien au monde
de plus cruel
qu'un garçon qui oublie d'aimer ...
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Jean Ferguson
Petite anthologie de textes érotiques masculins
Préface de Jean Simoneau
53
MARC DE PAPILLON DE LASPHRISE
(Français, 1555-1599)
Poète et militaire puisqu'il fut capitaine, ses poèmes révèlent une personnalité attachante. C'est après une vie remplie d'aventures et de voyages qu'il va se consacrer à la poésie. Les Amours de Théophile et de Noémie font de lui un poète attachant et personnel. Il sait aussi à l'occasion être satyrique. Il est étonnant qu'il ne soit pas mieux connu. Ses amours tumultueuses pour les jeunes soldats de sa troupe y sont peut-être pour quelque chose.
STANCES DE LA DÉLICE D'AMOUR
Je veux qu'en plusieurs lieux, mon ami soit ombré
D'un beau poil crépelu, poil que je tiens sacré,
Comme l'advant-courant le doux fruit que je cueille,
Et principalement je veux que son menton
Aye un petit duvet d'un blondoyant coton.
L'arbre est bien mal plaisant quand il n'a pas de feuille.
Oserais-je oublier ce que je veux surtout ?
Le fregon de mon four, bâton qui n'a qu'un bout,
Mon mignon boute-feu de ma flamme amiable,
L'ithyphalle gaillard qu'il ne faut amorcer,
Qui sans caresse peut un monde caresser,
De grandeur naturelle et de grosseur semblable.
Toujours prompt, vif, ardent, ayant un sang altier,
Et deux braves témoins, pour me certifier,
Qu'il est prêt, bien en point, gonflé d'ardeur féconde,
Encore que sa forme enseigne sa valeur,
Son chef, son front, son nez, n'est-ce pas un beau coeur
Qui sans cesse combat la plus grand'part du monde ?
JE VOUDROY BIEN, POUR M'ÔTER DE MISAIRE ...
Je voudroy bien, pour m'oster de misaire,
Baiser ton oeil - bel Astre flamboyant.
Je voudroy bien de ton poil ondoyant
Nouer un nœud qui ne se peust deffaire,
Je voudroy bien ta bonne grace attraire,
Pour me jouer un jour à bon esciant,
Je voudroy manier ce friant :
Aux appetis de mon desir contraire.
Je voudroy bien faire encore plus,
Defendre nud le beau flux et reflux
De ta mer douce où l'Amour est Pilotte.
Je voudroy bien y estre bien ancré,
Et puis apres ayant le vent à gré,
Je voudroy bien perir en ceste flotte.
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Jean Ferguson
Petite anthologie de textes érotiques masculins
Préface de Jean Simoneau
OVIDE
(Latin, 43 av. J.-C.)
Ovide commença par devenir avocat, puis rebuté par la profession, il se consacra à la poésie. Ses vers sont remarquables par l'ingéniosité, la facilité qui frise parfois l'artifice. Surtout connu pour ses Métamorphoses en quinze livres. Son Art d'aimer lui valut l'exil parce que considéré immoral.
Aujourd'hui, il me faut une lyre légère,
chantons les jeunes garçons aimés des Dieux ...
Livre X, Métamorphoses
Orphée fut le premier qui, aux peuples de Thrace, enseigna l'art d'aimer les frais adolescents et de cueillir, avant le duvet sur leurs joues, l'irremplaçable fleur de leur premier printemps.
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Jean Ferguson
Petite anthologie de textes érotiques masculins
Préface de Jean Simoneau
51
ABÛ NUWÂS
(Arabe, 757-815)
Ce poète qui aimait les garçons, que l'on a surnommé « l'homme aux cheveux bouclés et flottant», est considéré comme l'un des plus grands poètes arabes. Son expression poétique est toute de pureté et de douceur.
Dès son jeune âge, il fut attiré par les hommes. Le premier fut son cousin le poète Abû Oussama qui l'initia à la poésie et aux caresses. Passé l'adolescence, déjà reconnu comme un excellent poète, Nuwâs immigre à Bagdad et il est reçu comme courtisan à la cour du grand calife Hâroum Ar Rachid où il tombe amoureux d'Al Amin, fils du calife, et avec ce compagnon, il s'adonne à l'amour avec les pages et les éphèbes que tous deux entraînent à la chasse et qu'ils gâtent par des banquets interminables où le vin coule à flot. .Vieillissant, assagi, Abû Nuwâs se retire dans une maison de Sagesse où il meurt très entouré.
L'AMOUR EN FLEUR
Je meurs d'amour pour toi si parfait
que la musique envoûte.
Mes yeux ne quittent pas ton agréable profil
et je m'émerveille de te voir si joli.
Ta taille est celle du roseau,
ta figure a la perfection de la lune
et ta joue rivalise avec la beauté.
Je meurs d'amour pour toi
mais je te demande la discrétion
le lien qui nous unit est un cordon sûr.
Je me demande s'il a fallu beaucoup de temps
pour te créer avec des poussières d'anges.
Je me fous des envieux
et je me contente de faire ton éloge.
EST-CE QUE TU M'AIMES VRAIMENT ?
Quand j'ai aperçu ce jeune et beau garçon,
il riait de toutes ses dents.
En réalité, nous étions tous deux
seuls avec Allah
et lorsqu'il mit sa main dans la mienne
en me tenant un gentil discours, je fondis.
Il s'interrompit pour me demander :
« Est-ce que tu m'aimes vraiment ? »
«Oh, oui ! Plus même que l'amour ! »
« Alors, tu me désires ? » me questionna-t-il, anxieusement.
Je soupirai : «Je ne connais personne de plus désirable que toi. »
« Alors il faut craindre Allah et m'oublier
Si mon coeur veut m'obéir ... »
AMOURS MAGIQUES
Je suis un grand buveur de vin
et je chevauche de graciles faons ;
j'aime les êtres charmants,
ceux des forêts et ceux des cieux.
Frère d'ivresse, lève ton verre
à la santé des beaux garçons
au ventre plat, à la taille fière,
à la joue rose comme le globe du raisin.
Il faut boire à nos amours magiques
pour célébrer leurs jolis yeux si attirants
et pour que, dans son éclat chatoyant,
la beauté surgisse dans nos verres.
SUR UN VISAGE IMBERBE
Mes yeux s'attardent sur Hamdâne
et je confie à mon ami :
« Il y a bien longtemps, il m'a promis
qu'il ne laisserait pousser sa barbe
qu'à la condition de laisser sans poil son entrecuisse.
Souviens-toi de sa splendeur
au temps heureux de sa jeunesse en fleur
quand sa beauté lui gagnait tous les cœurs
et encore, je ne t'avoue pas tout ... »
POURQUOI ?
Pourquoi je donne deux dirhams à l'adolescent
Et un seul à l'eunuque ?
Parce que le jeune homme a deux noisettes
Au milieu du champ où il fait paître sa brebis !
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