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Le si facile métier d'écrivain 1 début
Posté le 11.05.2009 à 16:36

     Pierre Dupuis n'avait plus que 3.98$ pour passer le mois.  Heureusement, le loyer était payé (à Val-d'Or , ils sont très élevés) , ainsi que l'électricité et le téléphone.  Il y avait quelques oeufs et trois "chiens chauds" au frigidaire.
     Il devait inventer des moyens de survivance.  Travailler ?  Il avait trois brevets d'enseignement , mais la société avait une pénurie d'enfants et un surplus de professeurs.  Planter un jardin ?  La saison était trop avancée.  Il faut bien un mois pour tirer une récolte et , en attendant les radis, il risquait fort de crever de faim.  Acheter un billet de loto ?  Cela pouvait être une dépense plutôt qu'une rentrée d'argent.
      La survie s'avérait impossible quand Pierre Dupuis apprit d'un ami l'existence d'un concours de nouvelles littéraires à Radio-Québec (autrefois Radio-Canada).  Cela rapportait peu , mais le jury sélectionnait bientôt les vainqueurs.  " Voilà ma chance ", pensa-t-il.
       Excité par une occasion pareille, Pierre courut chez lui, saisit du papier et demeura inerte devant sa dactylo.  Il avait beau se creuser les méninges , rien ne venait.  Son imagination se serait-elle tarie avec les efforts faits pour survivre le mois précédent ?
      À quoi servait d'être maître en littérature française si on ne peut pas écrire une nouvelle littéraire ?
      Il ferma les yeux, scruta, étira, força chaque rayon de sa mémoire.  Rien.  Pas un seul souvenir ne lui semblait digne de devenir un sujet de nouvelle.  Il s'épuisait à chercher cette petite action insignifiante qui prend l'allure d'une véritable obsession et finit par hanter, posséder entièrement son personnage.
      L'auteur après ces trois heures d'un terrible effort se résigna.  Il fallait chercher autrement, ailleurs que dans sa mémoire défailante.
       La nouvelle, étant basée généralement sur un fait divers , il résolut de chercher dans les journaux une source qui lui apporterait enfin un sujet sur lequel aiguiser sa plume.  Il fit le tour de sa chambre.  Pas un journal.  S'en acheter couperait encore son budget sans garantir que la lumière jaillirait.  Il décida de sortir et de fouiller les poubelles de la rue.  Sa course fut heureusement récompensée.  Il rapporta deux Écho, deux exemplaires différents de La Presse, quinze Journal de Montréal et un Devoir.
       De retour chez lui, il s'imposa dix heures de lecture.  Il était bien savant.  Il connaissait tous les arguments pour ou contre le libre échange avec les États-Unis, les stupidités du Livre Beige de Claude Ryan, et les rêves économiques de la compagnie Provigo.  Il pouvait même , en plus de connaître les opinions des éditorialistes, disséquer leur style.  Cela ne lui apporta aucune idée quant à l'événement qui lui garantirait la palme du concours.  Qui peut vraiment s'intéresser à l'actualité réchauffée ?  La preuve : qui n'a pas éteint son téléviseur pour ne plus entendre parler de Chantale Daigle et des féministes ?
       L'impatience l'emportait.  Que vaut une éducation qui nous montre tant de structures, de styles, d'idées qu'elle nous constipe l'imagination ?  Mais peut-être était-il aussi responsable de son vide littéraire que l'école ?
        Il se souvint avec honte de ses premières bouffées d'Acapulco Gold qui lui avaient indiqué les chemins de l'hilarité.  Il avait ce jour-là écrit un poême tellement génial que tous les étudiants se l'arrachaient pour rire à leur tour.  Le lendemain, en relisant le chef-d'oeuvre de sa vie, il n'avait trouvé que des grossièretés , des indécences à faire rougir les plus osés. Lui, d'habitude la gêne ambulante.  Cette expérience pénible de la drogue ne l'avait pas empêché d'essayer le "colombien" pour avoir disait-il une culture internationale !  Cette fois, Pierre se rappela comment il avait réussi , juste en se laissant aller, à créer une peinture qu'aurait jalousée Michel-Ange, mais qui, le lendemain, se révéla un Dali, le génie en moins.
      Valait mieux laisser mourir le passé.  Il risquait d'être accusateur.  De toutes façons, il y aura toujours quelqu'un à blâmer si on ne réusssit pas.  Il trouverait bien sa victime en temps et lieu, quoique déjà le système d'éducation semblait une victime de luxe puisque le public mordait facilement à toutes les critiques qui lui étaient adressées.
       Il reprit sa quête en fixant cette fois son attention sur les crimes.  Toutes les passions qui tiraillaient l'âme y passèrent.  Ces tueries l'énervaient.  Plutôt que de l'exalter , tout ce sang le submergeait de peur.  Il eut beaucoup de peine à échapper aux monstres qui le hantèrent toute la nuit.  Il sursauta dans son lit, "biboya" , nagea dans ses sueurs.  Jamais il n'eut tant peur.  Ces lectures l'avaient tellement impressionné que le matin, il hésita à se vider un café.  Qui l'assurait qu'un ouvrier de l'autre bout du monde ne l'avait pas empoisonné pour se venger des riches qui perdent leur matinée à boire, en digérant les dernières actualité ?
      Il opta pour une pomme qu'il éplucha avec attention, qu'il coupa en petits dés pour s'assurer qu'aucune lame de rasoir n'y avait été placée par pur sadisme.
   1- biboyer: parler en rêvant (mot de Rouhed Ali)  

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