Je me suis mis au travail avec acharnement pour oublier mes craintes. Je travaillais tant , que je trouvais à peine le temps de manger. Mon angoisse s'apaisa après une semaine, m'étant fait beaucoup d'amis à cause de mon courage qui , en réalité, n'était que de la peur sublimée.
Si je croyais à quelque chose, si je m'y engageais , je me donnais entièrement jusqu'à ce que je sois vidé ... Quand vous êtes quotidiennement certain de mourir, les guerres quotidiennes paraissent assez anodines.
Les grands changements dans mes relations avec Lac-Mégantic se sont effectués à l'armée.
Je m'étais rendu au manège militaire, dès le premier dimanche. Il y avait fêtes et compétitions. J'y étais allé malgré toutes les recommandations contraires.
" N'y va pas, tu vas te faire descendre. On y haït les journalistes à mort. "
Le devoir étant le devoir, j'y suis entré les fesses serrées.
À mon arrivée, un officier, avec un groupe de femmes, pour se signaler, hasarda :
-- Montre-moi , si t'en as une belle ...
Je sursautai et répondis aussitôt:
-- Ça , monsieur, ça ne vous regarde pas ...
Les femmes étaient conquises et l'officier niaisa. La soirée se poursuivit de plus belle. L'officier m'avait fiché la paix.
Je décidai de m'asseoir pour prendre une bière. Un caporal. remarquant mon arrivée, se mit à vociférer contre les journalistes. Au début , je ne dis rien, malgré la provocation, mais je ne pus tenir longtemps. Je signalai à ce caporal que c'était avec des gens bornés de son espèce qu'il était possible d'avoir des journalistes comme il les avait décrits. Il s'ensuivit une engueulade.
Le caporal se leva, se précipita vers moi. J'ai cru m'évanouir, mais je me levai, lui tendant la main en indiquant mon nom, comme un noble accepte un duel. J'étais certain de manger la raclée de ma vie. À ma surprise, il me serra la main avec joie, criant :
-- Enfin ! nous avons un vrai journaliste.
C'en était fait. J'avais l'armée de mon bord, et d'autre part, tous mes amis étaient reconnus pour être de solides bagarreurs et des jouisseurs hors pair : Paul, le Flo, André, etc. Je n'avais rien à craindre, si je me faisais toucher un poil de la tête, j'aurais un vrai régiment pour me défendre. D'ailleurs, je me suis fait soldat pour porter l'uniforme. J'avais mille et un privilèges. Je commençai à boire, à courir les filles et à me livrer à tous les jeux possibles.
Peu de temps m'avait acquis la réputation d'un journaliste honnête, courageux, qui ne recule devant rien et qui était carrément du côté du peuple. Les gens, du moins ceux que je voyais, admiraient ma bravoure de m'attaquer aux patronneux, d'essayer de trouver moyen de dénoncer ceux qui ambitionnaient qu'ils soient industriels, curés ou même le conseil municipal. Tout le monde se demandait si j'aurais ma commission d'enquête sur le patronnage en ce qui avait trait à la construction de l'hôpital ; patronnage qui impliquait le maire du temps et un médecin, organisateur libéral.
Le maire , qui me croyait plus vieux, avait porté plainte au journal en disant que je ne lui laissais pas un pied de corde. Les patrons m'encourageaient , mais j'avais de la difficulté à faire publier mes textes. Certains écrits paraissaient coupés et recoupés.
Il a toujours été de la politique du journal de me faire croire qu'il était de mon bord, c'est-à-dire qu'il défendait les petits, alors qu'en réalité, il appuyait les gens au pouvoir, en coupant, retardant ou minimisant mes nouvelles.
On me disait qu'on avait aucune objection à ce que la vérité sorte, qu'il fallait même le faire, mais que tout dépendait de la façon de le dire. Je n'ai jamais été étouffé par la diplomatie , considérant cela comme mensonge et hypocrisie. Le littéraire est l'excuse souvent employée en vue de la manipulation ou du snobisme intellectuel, lequel est une nouvelle forme, esthétique cette fois, d'autoritarisme. Il n'en fallait pas plus pour que mes textes soient hautement censurés.
J'étais fier de moi. Je parvenais , malgré mon jeune âge, ma vie super-active ( filles, boisson, bagarres et surtout petits gars) à obtenir raison à presque toutes mes revendications . Il faut dire qu'en moins d'un an, le tirage du journal avait pratiquement doublé et j'avais acquis un très large appui de la population. Même la requête, signée contre moi dans l'affaire du Centre Mgr Bonin par bien des bons catholiques , à l'instar du curé de la paroisse , un Monseigneur dont je ne me rappelle plus le nom, n'a pas réussi à me faire expulser de la ville. Le Monseigneur craignait mes indiscrétions quant aux sous employés pour la construction du centre de loisirs. Ce curé avait décidé de m'apprendre " qu'il ne faut jamais manger du prêtre, car on s'étouffe avec les boutons de la soutane". J'avais dû , cependant , accepter en compromis de laisser tomber ma lutte et ma haine antireligieuse. La menace d'être expulsé m'avait effrayé, mais j'ai appris en même temps le haut taux de popularité dont je jouissais dans la population.
Presque une année après mon arrivée à Lac-Mégantic, j'ai dû par principe laisser tomber l'emploi.
Malgré ma débauche, j'avais su produire une telle quatité de textes que c'était considéré comme un record de production, surtout pour une petite ville. J'avais, au cours de mon séjour, ayant menacé de démissionner, obtenu les services d'un secrétaire qui s'ocupait particulièrement de la circulation du journal. Le bureau était nouvellement logé dans un endroit plus attrayant, plus vaste, dans lequel je m'étais aménagé une chambre. L'armée m'avait offert d'être sous-lieutenant et de suivre un cours pour la sous-lieutenance. J'avais refusé. Tout allait bien, même si j'avais , depuis mon arrivée, une vie sexuelle très remplie, mais très douloureuse.
De cette première époque à Sherbrooke, je me rappelle mon baptême de journaliste par les flics. J'étais de service une fin de semaine. J'ai été envoyé à Cookshire, le Grand ayant décidé que j'étais assez solide pour couvrir un prétendu meurtre.
J'avais une peur affreuse des morts, peur que je n'ai jamais su surmonter, ayant été trop profondément traumatisé dans mon enfance par les histoires de revenants, de punition , d'enfer et de purgatoire que nous avait racontées l'institutrice en religion à la première année. Si , servant de messe, je devais sortir de l'église pour ne pas m'évanouir en approchant des cercueils, si je n'osais pas me rendre seul dans le hangar chez moi , craignant d'être poursuivi par les morts, plus particulièrement mon grand-père, je tremblais encore plus de devoir m'occuper de meurtre. Bravement, je m'exécutai quand même.
Près du cadavre, un flic, percevant mes hésitations, s'amusait à jouer avec la langue du cadavre. C'était une mort naturelle, crise cardiaque. Donc, un événement sans importance ... Mourir, ce n'est pas important ; être assassiné, c'est pas pareil : ça permet aux policiers et aux lecteurs de ne pas s'enliser dans la routine.
Nous nous sommes rendus à l'hôtel. On commença par vouloir déterminer mon poids. Pour ce faire, je devais grimper sur le dos d'un des détectives. Me méfiant, je sautai avec une telle rapidité qu'au lieu de pouvoir me rabattre fortement un bâton sur les fesses, le préposé à ce boulot dut retenir son coup. Après m'être fait prendre partiellement à ce jeu, ils décidèrent de se venger en essayant de m'effrayer en soutenant qu'ils pouvaient m'arrêter : J'étais dans un hôtel, sans l'âge requis. Je m'engueulai tellement avec eux qu'ils en étaient en christ. Non seulement ils m'avaient fait peur, mais je les avais amenés à se faire prendre à leur propre jeu.
Je ne leurs avais pas caché mon agressivité naturelle vis-à-vis les représentant de l'ordre , plus particulièrement la police.
-- " Vous m'avez payé une bière, vous êtes donc aussi dans l'illégalité. "
Avant de me donner des claques sur la gueule, le jeu fut abandonné et ils me payèrent une autre bière, me disant que je serais un bon journaliste puisque je ne m'en étais pas laissé imposer. Avec la police, tous les gens sont des criminels. Ils oublient que les êtres humains réagissent à la souffrance et à l'humiliation. Ils se cuirassent contre l'homme pour ne songer qu'aux règles.
Mon départ de Sherbrooke pour Lac-Mégantic fut très pénible. Le syndicat ne voulait pas me défendre, puisque je n'avais pas droit de refuser une promotion. J'étais en maudit, persuadé que je serais aussitôt congédié.
Je soupçonnais le journal de vouloir se débarrasser de moi et ne pas le pouvoir, à cause du syndicat. En m'envoyant à l'extérieur, je ne serais plus syndiqué et je serais complètement à leur merci. Je figurais ainsi le raisonnement des patrons à cause de mon français, et. le syndicat pensait comme moi ... Les patrons, eux, avait besoin d'un bouche-trou pour remplacer un correspondant dans une ville où aucun journaliste n'arrivait à rester.
-- À quoi ça sert un syndicat ? Seulement aux augmentations de salaires ?
J'étais en fusil, soupçonnant le syndicat de complète impuissance. Ça m'a pris des années à comprendre que l'exécutif avait été pris au dépourvu autant que moi et qu'une assemblée n'aurait servi à rien, sinon à faire pourrir encore plus le climat dans les négociations en cours. Malheureusement, les Québécois n'ont pas encore appris à sortir d'eux-mêmes , de leur structure mentale de colonisés. Même les syndicats et les syndiqués ne s'intéressent qu'à ce qui les touche de près, c'est-à-dire à leurs revenus. Ils n'ont aucune conscience professionnelle. C'est le propre de tout homme exploité de ne jamais voir au-delà de son nez. La pauvreté physique va simplement de pair avec une certaine forme de pauvreté d'esprit ou plus exactement avec une absence totale ou presque de prospective. L'exploitation est soutenue par un tel individualisme.
Par contre, je savais que le journal avait de la difficulté à se trouver un journaliste pour Lac-Mégantic à cause de la réputation (à cette époque et dans mon milieu) de cette ville. J'irais comme bouche-trou ou je serais congédié. C'était clair.
Faible, naïf, il y avait toujours quelqu'un pour profiter de ma facilité à tout croire.
À la description que l'on m'avait fait de Lac-Mégantic, j'étais persuadé de courir à une mort certaine. Le Grand et les flics, ses copains, car il a toujours aimé ça m'humilier ou me faire paniquer, m'avaient démontré qu'il ne me faudrait pas grand temps pour me faire enculer dans cette ville, pratique que je craignais et avais en horreur. Ils me traitaient , le Grand et ses flics , comme un niais. Ce que je suis, mais pas encore assez pour les laisser se payer ma tête sans que je le sente. Je les laissais s'amuser, ne sachant pas exactement ce qu'il me fallait croire ... dans le fonds, me faire enculer, peut-être que maintenant j'aimerais ça ... même si j'ai toujours eu peur des maniaques.
Quand j'arrivai dans cette ville, boueuse à cause du printemps, perdue dans le bois, ayant un bureau à l'allure de taudis, j'étais désespéré. J'étais loin de me douter que j'y vivrais une des plus belle années de ma vie ; que ce " trou", comme on m'avait dit, est un véritable trésor de beautés tant par la nature que par les gens qui y vivent.
8
Après une enfance profanée par les peurs, à cause de la censure sur la sexualité, j'eus une adolescence toute aussi tumultueuse. Il n'était plus question pour moi de douter de ne pas être aimé , mais une certitude ... j'étais déchiré entre ce que nous apprenait la religion et ma petite nature qui voulait jouir de plus en plus . Avec le temps, j'ai appris qu'il s'agissait plutôt de moi qui prenais tout au sérieux , même les bêtises de mon imagination.
À l'école, la situation n'était guère plus reluisante. Je m'y sentais tout aussi de trop et les remarques d'un professeur à l'effet que je questionnais beaucoup simplement pour me faire remarquer m'avaient décidé à ne plus jamais reparler en classe. J'étais en onzième année. Pour oublier mon sort, je consacrai toutes mes énergies à devenir un bon correspondant pour la Tribune , de Sherbroke. Je réussis si bien qu'on m'offrit un travail d'été.
J'avais été engagé pour l'été à la suite d'une rencontre dans laquelle le patron Me Desruisseaux m'avait promis de me payer des cours universitaires, promesse qu'il ne tint jamais, mais qui m'a décidé à me lancer dans le journalisme. Je devais en septembre retourner aux études. Même si j'étais accepté à l'université, je ne pouvais pas m'y rendre sans aide , mes parents étant trop pauvres.
À cette époque, je n'étais qu'au début de mon blocage intellectuel à cause de mes hantises sexuelles. J'avais 17 ans environ.
Je craignais que " ma mauvaise habitude" de me masturber se reflète dans ma personnalité, sur mon visage ou dans mes manières comme nous le disaient les prédicateurs. J'interprétais chaque sous-entendu comme si on le savait. Aussi, les invitations à des partys , dans lesquelles je pourrais faire l'amour, me torturaient tout autant que de longues heures de tentative à échapper aux tentations de me masturber. C'était pour m'humilier, rire de moi ... mais j'aurais bien aimé l'expérience tout de même, au cas où cela aurait réussi ... pour savoir ce que ça ferait comparativement à mes exploits à quatre ans. J'étais évidemment puceau et , contrairement à ce que l'on nous disait, je ne ne savais pas que se masturber aussi jeune ne nous rend nullement impuissant avec les femmes.
( Si vous vous masturbez , vous ne pourrez pas satisfaire votre partenaire quand vous serez plus vieux, ayant trop dépensé vos énergies seul dans le péché. Vous aurrez aussi des boutons au visage.)
Je voyais dans ces aventures avec des filles, malgré la peur qu'elles me donnaient , d'être humilié en éjaculant pas, une chance de devenir homme ... si je réussissais . Je pouvais aussi ne pas pouvoir bander , comme on nous le disait. Qu'est-ce qu'on dirait ? À chaque fois que l'on me parlait de ces partys , j'avais l'impression que l'on devinait mes habitudes, tant elles survenaient dans une période où je m'éclatais seul. Les invitations arrivaient toujours le lendemain d'une " chute" , pourtant j'essayais de ne pas me masturber pour être en forme, pour bander à coup sûr.
J'espérais aussi cesser d'être fasciné par les garçons.
J'étais trop gêné pour oser inviter une fille, à cause de ma laideur. J'avais peur de la perdre si jamais elle acceptait , à cause de ma maladresse à savoir l'intéresser à moi. D'autre part, pour sortir une fille, il faut de l'argent et je n'avais pas le sou pour ces occupations. Je ne gagnais, après tout , que 35$ par semaine. J'étais souvent cassé. Plus souvent qu'à mon tour. Aussi aie-je dû me contenter de danser parfois au salon du Parthenon, là où je pensionnais depuis mon arrivée à la Tribune, jusqu'à ce que Monseigneur Cabana intervienne et fasse cesser nos "partys" qui prenaient fin pourtant à 11 heures le soir. Cela avait été possible du fait que la maison était tenue par un prêtre. Cette intervention de l'archevêque a nourri par la suite ma crise anti-religieuse qui commençait à faire des siennes. Je réalisais que la foi pouvait bien être une grande escroquerie.
D'autre part, je croyais que les autorités du journal regrettaient mon engagement. J'avais été choisi à cause de ma grande production, à Barnston, où j'étais correspondant ; je révélais , à Sherbrooke, un tas de faiblesse : j'écrivais affreusement mal mon français, les fautes se multiplaient comme les étoiles dans la Voie lactée en août ; j'étais super-lent à la dactylo et j'avais tellement peur de me tromper qu'au début , je ne faisais montre d'aucun esprit d'initiative. J'avais peur encore une fois que mon audace se tourne contre moi ... j'attendais chaque jour avec l'appréhension d'être congédié.
Vint septembre. Il manquait de personnel et , malgré mes défauts, j'avais pris vitesse et sécurité. J'étais bon journaliste , sauf qu'il fallait un autre journaliste pour corriger mes textes. C'était mieux que rien. On me persuada d'abandonner mes projets d'études. Desruisseaux renia sa promesse et, n'ayant plus le choix, je me devais de rester dans la grande famille de la Tribune.
Étant naïf, peu sûr de moi, me trouvant même médiocre, j'étais utilisé comme un objet, une poupée, une bonne proie ...
D'autant plus que j'étais d'un caractère sauvagement pacifiste, prêt à courir tous les médecins de l'esprit de la terre, si jamais par malheur, à force de me faire écraser, j'avais réagi violemment. J'étais une bonne bête de somme ... férocement passionné quand je m'embarquais dans quelque chose. Je ne croyais pas dans aucune organisation, même révolutionnaire ... Être mené par l'un ou par l'autre, c'est la même patente ; tu dois toujours te conformer ... être menacé sans cesse de se faire liquider par l'un ou par l'autre, ça finit par être drôlement emmerdant.
Même si j'étais de venu un bon producteur, ce en quoi je mettais tout mon orgueil, j'avais toujours la crainte et la certitude d'être mis à la porte d'un moment à l'autre. Les patrons ne nous emploient que dans la mesure où ça paye et je ne me sentais pas tellement rentable. Cette crainte m'angoissait. Je me sentais inférieur aux autres. Ils étaient plus cultivés, plus raffinés. Il s'y connaissaient en musique et en lettres. Moi, je m'y connaissais en rien. Je me sentais à jamais inférieur à eux puisque je n'avais pas de sens critique. J'ai commencé à lire et à écrire des poèmes , influencé par un poète et un homme de très grande sensibilité. Pier Pol était , à la fois, un collègue , mon ami et presque mon professeur littéraire. Sa poésie était douce, musicale, charmeuse, quoique parfois nostalgique.
Certains confrères se moquaient assez souvent de lui, à son insu, de façon très injuste, s'en prenant à sa sensibilité : c'était "le poète". On ridiculise toujours ceux que l'on sent supérieurs. Cette situation atteint son point culminant lorsque, par erreur, Pier termina un poème sur un manchot en disant qu'il s'était retourné en caressant son chien. Le Grand, qui riait de tout le monde, sauf de lui-même, avait sauté sur l'occasion. Cette situation m'avait été pénible. Je ne pouvais accepté de rire de bon coeur de cette anecdote ; cela me semblait injuste envers mon ami, mais par contre, je ne pouvais m'empêcher de la trouver bien drôle. J'ai été inconfortable et même gêné, jusqu'à ce que Pier Pol lui-même rie de cet indicident. C'est un genre de situation qui se produit dans le cas de tous les grands écrivains. La distraction fait partie de la vie.
7
En prison, je soupesais tous les pour et tous les contre pour évaluer mon degré de perversité, je devrais dire d'innocence ou d'ignorance. J'étais convaincu d'être fou ; mais je ne savais pas si c'était en me posant autant de questions ou , en liberté , en répondant simplement à mes besoins naturels de toucher tous ces petits êtres que je trouve beaux.
J'ai décidé de recommencer à réciter mes pirères les bras en croix. Un tel sacrifice et beaucoup de prières m'aideraient certainement à me faire oublier mes penchants pour Jeannot. Je me devais dorénavant d'être chaste ; j'avais été trop longtemps « un maniaque ».
Après le déjeuner, je me rendis dans la cour , comme après chaque repas. Une cour asphaltée, entourée de murs, où, comme d'habitude, pour faire changement, nous marchions. Ce n'était pas tellement nouveau, mais juste l'air pur suffisait à donner à ces minutes une très grande valeur.
Je ne parlais pas à personne ou presque, sinon à Claude, un individu incarcéré depuis plus d'un an pour ne pas avoir payé ses dettes. Il était très sympathique et agissait comme un frère. Il disait être là depuis un an et ne pas savoir quand il en sortirait.
Tout le monde avait appris les raisons de mon incarcération. J'étais craintif quant à ce que l'on en pensait ; car , même si peu me parlaient , Pierre , un jeune de 19 ans, assez beau, je dois l'avouer, cherchait sans cesse à m'insulter. Je ne savais pas quand sa haine deviendrait de la violence physique.
-- Regarde ailleurs, hostie de chien. Maudite tapette. Tu m'auras pas, mon christ. Suceux de cul ! Tu peux manger les jeunes, mais essaie-toi pas sur moi parce que je vais te la casser, ta kâlisse de gueule. T'en suceras plus d'autres.
Lui gueulait , moi, je crevais de peur.
C'était en fait tout le chant de ceux qui aimeraient bien être attaqués et cherchent à se déculpabiliser en pourchassant ceux qui symbolisent leurs désirs irréalisés.
Malgré tous mes efforts, je me surprenais à avoir beaucoup d'anxiété quant aux récréations. Même si je rejetais ces pensées , je me prenais souvent à rêver l'arrivée d'un petit jeune, beau comme un coeur, sympathique, de qui je tomberais amoureux. Parfois, j'espérais même me faire reluquer par un petit vieux ; même si j'étais peu intéressé à avoir une aventure avec eux. Je ne pouvais entrevoir une telle liaison sans sodomie. Jeune , un anglais m'avait initié à cette pratique. Je n'avais pas du tout aimé ça. Je craignais de la revivre. Il va sans dire que les menaces du Gros de le faire étaient aussi pour moi un "moyen" cauchemar. Je n'ai jamais pu avoir une aventure avec un adulte, sans avoir affreusement peur de me faire tuer. Cette crainte avait persisté, malgré les années, et s'était même renforcée. J'avais peur d'être assailli, violé et tué , malgré la surveillance des gardes, qui se rendaient peu souvent aux douches collectives.
Jeune , mes parents nous avaient raconté avec les photos d'Allo-Police comment un pédéraste avait déchiqueté un petit gars. Ce fut la hantise de ces maniaques. Par surcroît , un après-midi en me rendant à une ferme, près de Barnston, nous nous étions fait courir par un type que notre imagination nous rendait chaque jour plus laid. J'avais eu terriblement peur. Pendant près d'un an , nous marchions sur le bord des champs pour nous sauver, si jamais il réapparissait alors qu'il n'a peut-être même jamais existé. Plusieurs années plus tard, quand je faisais de l'auto-stop , je portais toujours une roche dans mes poches, pour me défendre au cas où se présenterait une mauvaise situation.
Enfant, ces histoires traumatisent en maudit. De plus , ce qui m'avait certes tenu loin des adultes, les grosses bittes m'écoeuraient.
À la prison , je pouvais fréquenter les petits vieux du deuxième sans danger, surtout que rares étaient les occasions de passer à l'action. Petit à petit, j'appris de leurs bouches tous les rudiments du vol. Devant mon peu d'intérêt, leurs leçons se concentrèrent et se spécialisèrent sur les moyens possibles de conquérir un gamin. Comment l'amener , malgré lui , à te tâter la queue , en lui offrant du pop corn. J'écoutais en priant. Puis , c'était le retour à la chambre commune pour reprendre à nouveau de longues et pénibles réflexions ou prier.
J'étais en proie à un fort sentiment de culpabilité. Cette angoisse portait surtout sur trois points fondamentaux : je ne parvenais pas à oublier mon attitude à Victoriaville, face à la dame où j'étais pensionnaire ; je me croyais de toute éternité condamné à être possédé du diable, ayant marchandé mon âme avec Satan pour obtenir certains garçons ; je me reprochais aussi d'avoir été un garçon difficile dans ma famille.
Si j'acceptais d'avoir été la victime de mon ignorance infantile, je me rendais coupable de ne pas avoir eu assez de courage et de volonté pour me départir de ma passion alors qu'il en était encore temps ... Comme si celà eût été possible , oubliant qu'il s'agit là d'une imbécilité que nous racontaient les curés en nous faisant croire que c'était un crime.
Un regard, un sourire suffisaient pour qu'un garçon me fasse faire le tour de la terre.
Ce péché m'avait antérieurement bien intrigué. Je ne pouvais pas comprendre de quoi il était question. Au cours d'une leçon de catéchisme, soudain , j'ai perçu toute le dimension de ce vice. J'étais effrayé. Je me damnerais. J'ai essayé d'en parler à ma mère; mais ma curiosité ne sut que lui tirer des larmes. Elle me lança que je n'étais qu'un cochon.
J'étais désespéré. Que faire pour m'arrêter ? Plus j'y pensais , plus j'avais peur. Plus ça m'obsédait. Plus le nombre de garçons intéressants augmentait.
Mon confesseur me recommanda de prier. Plus je priais. Plus j'y pensais. Plus les tentations étaient belles. C'est ce que fis quand même avec ferveur. Ça ne s'arrêtait pas. Ça empirait.
Je n'osais plus me toucher ou me regarder en allant à la toilette ; ce qui me créait de nouveaux problèmes puisque, parfois, je pissais à côté de l'objectif. Comment pisser sans se toucher, ni même te regarder ?
Pour assurer mon salut, je me confessais tous les matins dès que je tombais dans les griffes de Satan. J'ai fait mes neuf premiers vendredis du mois, qui garantissaient le salut à coup sûr.
Je continuais d'être hanté. J'ai pensé que j'étais un vampire... à quelques endroits différents à mordre près...
J'ai recommencé à rêver à un miracle. Ayant une ferveur spéciale pour la Vierge, je me mis à croire que sa statue me répondait. Je la voyais sourire ou pleurer. Parfois, j'y voyais purement le jeu de mon imagination, mais souvent , je croyais dans ses manifestations. Personne ne parlant de l'allure de la statue, je crus préférable de garder pour moi ce qui m'avait semblé des miracles. Ça foutait une claque à ma sainteté, mais c'était mieux ainsi.
Mes problèmes ont pris une tournure encore plus torturante alors que certains matins, je me suis réveillé trempé. Je me croyais dès lors totalement perverti. Je craignais d'être devenu fou au point de ne pas parvenir la nuit à maîtriser mes mains et , qui plus est, de ne pas en avoir connaissance.
Je me masturbais certes la nuit puisque j'éculais.
Je me dégoûtais. Je ne savais pas que les garçons ont biologiquement et naturellement des pollutions nocturnes ( quel drôle de nom) ... il n'y avait pas de cours de sexualité de mon temps, les gens étaient trop scrupuleux ... et je paye bien pour ce puritanisme.
Je souffrais atrocement de me voir aussi vulnérable au péché. Je tentais de m'empêcher de penser pour écarter les tentations. J'essayais tout ce qui me paraissait une solution , mais je ne parvenais pas à me corriger. J'ai même songé à me rendre à Lourdes. Seul un miracle pouvait me sauver. J'en avais contre ma volonté, contre tout mon être. Je priais pour changer ou mourir.
Un matin , alors que j'étais près du poêle, à me réchauffer en sous-vêtements avec mes frères, ma mère nous donna tout un sermon parce que nous avions des érections. Nous étions encore des cochons. Si cette leçon me permit de cesser de croire péché de me regarder ou me toucher en pissant, je n'en ai pas , pour le moins, assimilé le péché à l'érection. C'était un événement qui survenait souvent : j'étais très souvent en état de péché mortel. Je me dégoûtais encore plus.
Pour me déculpabiliser , et adorant ma mère, je ne finissais pas de l'aider dans les durs travaux. Je ne pouvais tolérer de la voir travailler fort. Ce que je faisais, au moins, lui épargnait cette part de corvée. Peut-être ma charité rachèterait ma perversité.
Malgré tout , la nuit , je ne dormais presque plus, devant surveiller mes mains et mes pensées pour éviter les rêves érotiques. Je croyais que le diable viendrait me chercher. J'avais une peur affreuse. Un caractère de chien et d'éternels remords. Certains soirs, des matous venaient grignoter dans les poubelles, situées dans l'appartement voisin. J'y reconnaissais les cris du diable. J'avais peur. Je suais de peur.
Une autre fois, mes frères durent me réveiller puisque debout dans mon lit, je pleurais de ne pas pouvoir enfiler ma soutane qui n'était que la couverture de mon lit. Ce rêve exprime bien l'angoisse que me procurait mon incapacité de devenir prêtre puisque j'étais pourchassé par le diable. Non seulement, j'avais trahi ma mère en ne tenant pas mes promesses d'être un jour le prêtre de la famille. J'étais un être abject.
Je rêvais des cauchemars abominables ou des rêves dans lesquels je me livrais à mes désirs inassouvis. Tout n'était que mort et religion , que fins du monde et monstruosités.
C'était clair, j'étais damné. J'étais possédé du diable. J'ai essayé de m'exorciser en m'infligeant toutes sortes de sacrifices. Pour essayer de me sauver , j'ai décidé un jour de me donner à Dieu en écrivant ce don total, irrévocable, sur un papier avec mon sang ; comme je l'avais déjà entendu dans un conte . Je me souviens pas si je l'ai fait. Je me rappelle seulement la peur éprouvée de devoir me mutiler. Il me semble avoir posé mes empreintes digitales en sang , ayant écrit cependant la lettre à l'encre... je devais ainsi moins saigner...
J'avais peur de mourir sans pouvoir me racheter. Aussi dès que j'avais une grippe, de la fièvre, je m'assurais de me confesser, de communier avant d'attendre impatiemment la mort puisque celle-ci me délivrerait. Elle avait alors plus d'importance que la vie. Inconsciemment , probablement que cette névrose obsessionnelle de la mort est née de ma peur de Dieu qui sait tout : étant coupable, je n'avais plus qu'à mourir parce que je lui désobéissais. J'étais convaincu que ma vie sexuelle me tuerait. Dieu me punirait. J'avais peur et chaque faiblesse était associée à la mort.
Pourtant, je voulais vivre. J'arrivais malgré tout à être heureux , car jeune, l'homme a le privilège de facilement oublier ou refouler ses peines et ses craintes.
Quant à mes peurs, elles prenaient de l'ampleur. Un prêtre venait de me dire, même si cela était faux, qu'en se masturbant , il n'est pas rare de mourir d'une crise cardiaque. Pour prouver son argument, il m'avait fait remarquer qu'à l'orgasme ou avant, nous retenons souvent notre respiration, provoquant peut-être la mort. C'était affreux. Je commençais sur la toilette à me masturber. J'arrêtais. J'avais peur. Je recommençais, et finalement, en priant Dieu pour qu'il me pardonne mon suicide, je terminais mon travail. Comment aurais-je pu savoir à cette époque qu'interrompre la masturbation entreprise peut créer de sérieux problèmes corporels ?
Je faisais promesses sur promesses de plus recommencer. Si le Christ est tombé trois fois, j'ai répété son geste à l'infini. Je m'en voulais d'être si menteur et j'ai abandonné les promesses, croyant qu'il était encore plus mauvais de mentir si souvent à Dieu et à moi-même : mieux vaut ne pas promettre ce que l'on ne saurait tenir ...
Je croyais les curés. Aux sermons, j'attendais toujours avec impatience que le prêtre reparle de sexualité pour en savoir plus long. J'étais vexé par leur excès de pudeur et par leurs mots couverts dans ce domaine, puisqu'alors je ne comprenais pas ce dont ils parlaient.
Quand je rencontrais un garçon de mon goût, inévitablement , c'étaient de longues prières, puis, la chute en promettant à Dieu que j'essaierais de faire mieux la prochaine fois. Je me sentais hypocrite de toujours promettre et recommencer. J'avais tout essayé et tout avait échoué. J'ai recommencé à me mépriser, à prendre plaisir à me frapper aux organes génitaux pour me punir . Yvette , la première femme avec qui j'ai l'amour, m'a corrigé de cette manie idiote, me disant que cela n'arrangerait rien, tout en pouvant me blesser gravement. Ayant peur de la soufrance, j'avais compris la leçon. Car, Yvette me faisait découvrir une nouvelle facette du plaisir.