Il ne fallut , pas seulement s'habituer à l'impression d'être constamment surveillé par la police, mais celle de voir des felquistes partout. Si Marc était felquiste, il était tout à fait normal qu'il fréquente des felquistes... mais puisque rien ne les identifie, Gabriel les reconnut dans tous ceux qui connaissaient Marc.
Gabriel, comme tous les journalistes, rêva d'une entrevue exclusive avec les terroristes qui détenaient toujours James Cross. Même ce désir devint suspect . Qu'arriverait-il s'il était suivi ? Il pourrait peut-être les faire repérer ? Ses moindres gestes devinrent obsédants. Devait-il faire ceci ou non, avait-il dit des conneries ou non ?
Cette phobie marquait presque tous les milieux qu'il fréquentait : on parlait des moyens sophistiqués d'espionnage de la CIA américaine que l'on croyait associée à l'armée canadienne et à la police.
On disait que la CIA pouvait être omniprésente, écouter dans les maisons et pratiquement lire dans les esprits. Cette information justifiait que Gabriel ne veuille rien savoir du FLQ pour ne pas faire d'erreurs et nuire à l'entreprise. Pourtant, il jouait plus que jamais au felquiste comme s'il s'était créé une seconde nature dont il n'arrivait pas à se débarrasser. Ce n'était plus un jeu. Les événements l'avaient forcé à une solidarité plus forte que la peur la peur de la mort.
Il voulut se transquiliser un peu les nerfs et de décharger la conscience en exprimant à Marc ses scrupules quant à la mort de Laporte.
La réponse fut sèche et cinglante, sans réplique possible :
-- Tu ferais mieux de garder tes commentaires pour toi.
Ce n'était pas la nature de Gabriel ... Plus il avait peur, plus il fumait.
Un samedi soir, tel qu'entendu, il apporta de la mari et du hash à Gérald , un de ses amis de Montréal, puisqu'il était impossible d'en acheter du meilleur à un tel prix , ailleurs qu'à Sherbrooke.
Il prit l'autobus à Sherbrooke pour se rendre chez Gérald. Ce voyage de plaisance vira vite au cauchemar. Il soupçonna deux hommes , assis derrière lui, d'être des policiers. Il essaya d'entendre leur conversation, mais il ne put saisir que :
-- « Espérons qu'ils ne sont pas tous comme lui, car on est pas sortis du bois .»
Gabriel ne manifesta aucun signe de nervosité, même s'il se croyait piégé. Dans cette expérience felquiste, il avait appris à pouvoir dissimuler ses sentiments.
Il ne crevait pas de peur pour lui, mais il craignait d'être suivi et de créer des problèmes à son ami qui était peut-être mêlé au FLQ. Sa attrait pour le FLQ lui torturait la conscience depuis la mort de Laporte. Il craignait la moindre complicité , se demandait s'il n'avait pas été trop naïf en prenant le FLQ comme le messie. Avait-il souhaité sérieusement que le FLQ exécute Laporte ? Aurait-il été assez fou pour concevoir une action politique comme étant plus plus importante que la vie d'un humain, fut-il le roi des fumiers ? Quoiqu'il en soit ce n'était pas un mouchard et il devait tout faire pour ne pas le devenir.
Quand il arriva au terminus de Montréal, les deux hommes le suivaient toujours, même quand il s'engagea dans le métro. Il s'engagea vers une nouvelle direction, comme s'il avait changé d'idée, ils étaient toujours là. Ce furent les courses, les changements précipités de véhicules, l'obsession d'échapper à ses poursuivants.
Quand il fut certain d'avoir réussi à les semer, il se rendit chez Gérald.
Il arriva chez lui tellement tendu et exténué qu'il fondit en larmes. Gérald le rassura, mais lui lança :
-- Pourquoi as-tu parlé de pot dans ta lettre ? Ne m'as-tu pas dit que toutes tes lettres peuvent être interceptées ? Voulais-tu nous faire prendre ?
Gabriel interpréta cette remarque comme un soupçon. Il ne serait donc jamais capable de faire les choses correctement. Il avait complètement oublié ce détail. Comment pouvait-il agir parfois aussi stupidement ? La vie de terroriste n'était vraiment pas faite pour lui.
Quand il fuma avec Gérald et ses amis, sa paranoïa n'avait jamais atteint un tel sommet. Il se crut au coeur d'une cellule prête à lui faire payer son inconscience. Peut-être que le FLQ ne tolère aucune erreur comme la mafia ? Il était prêt à mourir.
Gabriel ne connaissait pas ce qu'était un mauvais voyage sur la drogue puisque Nancy s'était toujours occupée de rendre ces expériences agréables. Faire l'amour gelé, c'est comme visiter un nouveau monde... les soucoupes volantes te regardent faire l'amour sur une roche en pleine forêt.
Il interpréta très négativement les sensations plus fortes que celles ressenties habituellement. Il crut qu'on ne lui faisait plus confiance et qu'on avait décidé de l'éliminer en dissimulant un poison dans sa cigarette. Il attendit patiemment, déçu d'être tué à cause d'un simple malentendu, dû à son ignorance, une erreur faite sans le vouloir.
Après des secondes qui parurent une éternité, Gabriel vécut le trip de sa vie. Jamais il n'avait eu autant de plaisir ... car il avait simplement acheté du has, coupé à l'opium. Quel stroboscope !
Sa peur prit des proportions alarmantes. Chaque fois que Gabriel fuma par la suite , sa crainte de mourir refit surface. C'était sans cesse l'angoisse d'être éliminé, angoisse qui se transformait en joie dès l'apparition de la musique.
Son ignorance quant à l'espionnage l'amena à craindre les méthodes de la CIA. Non seulement il crut que son téléphone était tapé , qu'il était suivi par des policiers, mais il s'imagina qu'avec leurs moyens modernes, les services américains pouvaient lire dans les pensées.
Convaincu d'être la cible des policiers, du FLQ et de la CIA . il en vint à ne plus vouloir penser de peur qu'une idée serve d'indication à la police. Il ne voulut même plus dormir, craignant qu'inconsciemment il ait compris quelque chose qu'il ne fallait pas , en lisant les journaux , et qu'il divulgue ce secret dans un rêve.
Sa vie devint un véritable enfer. Cette phobie paranoïaque d'être tué, une véritable folie. Incapable de tenir plus longtemps, sans chavirer complètement, il décida de s'en ouvrir à Marc.
Pour se calmer, ils fumèrent un joint ensemble. Nancy lui fit comprendre qu'il n'était certainement pas un felquiste, mais un sympathisant, par la force des choses. Elle le rassura aussi quant à la beauté des gestes qu'il avait posés pour sauver son ami.
« Une telle amitié, dit-elle, vaut plus que le pouvoir. Si le FLQ se bat pour le peuple, crois-tu qu'il serait assez idiot pour t'éliminer si tu fais une erreur parce que tu as voulu sauver un gars que tu croyais l'un des leurs ? Penses- tu qu'il ne savent pas que tu es mort de peur ? »
Elle était persusadée qu'il se culpabilisait et avait peur pour rien. Elle le trouva même naïf de se creuser ainsi la conscience.
Elle décida de le reconduire chez lui en auto. Ils s'arrêtèrent devant l'appartement de Gabriel où le haschish commençait à éveiller bien des passions.
-- Mon Père, imitant une soeur vierge et très pudique, j'ai un grave péché à vous confesser.
-- Oui, répondit Gabriel, perdu dans son rôle de confesseur, Dites, ma soeur, dites vite !
-- Mon Père, je vous aime. J'aimerais tellement vous toucher.
-- Mais faites, ma soeur !
Et ainsi , la mort de Laporte fut-elle oubliée un moment ce soir-là. Les bas-culottes tombèrent, ils déménagèrent sur le siège arrière et on ne tarda pas à entendre par la suite que des : « Oui, mon Père ! Oh oui! Que c'est bon mon Père ! C'est si bon ! Bon ! Continuez ! »
Le lendemain, l'arrivée au journal ne fut pas des plus triomphantes.
Gabriel se crut accusé de meurtre par tous les regards. Il se sentit fort mal à l'aise, tellement troublé qu'il dut répondre aux accusations non formulées , mais non moins bien senties.
-- De toute façon, il l'avait bien mérité.
Ces paroles sonnèrent faux dans sa bouche, mais il devait manifester sa solidarité pour ne pas gâcher tous ses efforts afin de faire rejaillir tous les soupçons sur lui ; mais le coeur n'y était plus.
Il apprit dès cette fin de semaine-là que son petit manège avait mieux réussi qu'il ne l'aurait cru.
Lorsqu'il rendit visite à ses parents, sa mère et son père l'accueillirent en larmes et en reproches.
-- Le frère de Georges, le député libéral du comté, est venu au magasin et il prétend que tu as les mains tachées du sang de Pierre Laporte. Aurait-tu participé , de près ou de loin, à ce meurtre injustifié ? Aucune révolution ne vaut la vie d'un humain.
Gabriel nia avec certitudes et sincérité toute participation. Il pouvait le faire d'autant plus sincèrement que c'était la plus stricte vérité. Tout en ne dissimulant pas les changements dans sa façon de s'exprimer, dans ce nouveau radicalisme verbal, il essaya de rassurer ses parents sans se trahir. Il reconnut le danger de penser et de parler ainsi, mais il insista sur le devoir de tout journaliste honnête de faire connaître la vérité, au prix de sa vie s'il le faut.
Cette intervention politique amena Gabriel à craindre, non seulement pour lui, mais pour sa famille et ses amis. Rénald ne venait-il pas lui aussi de subir une perquisition au cours de laquelle on avait saisi deux fusils de chasse ? Son beau-frère ne venait-il pas de perdre son emploi parce qu'il avait des textes que j'avais écrits ?
Que l'on s'attaque à ses proches troubla beaucoup plus Gabriel. Ainsi, ces salauds prenaient-ils sa famille en otage ! « Tu peux risquer ta vie, mais tu n'as surtout pas le droit de risquer celle des autres. », pensa-t-il.
Mais, comment réagir à cette nouvelle menace. Il était complètement dépassé, paralysé, et affreusement impuissant. Il savait dorénavant la force et le poids du système politico-judiciaire ; il comprenait que le système ne recule devant rien pour se protéger ou écraser ceux qui lui barrent le chemin, c'est-à-dire menacent ses intérêts économiques. Il pensa même que si l'on fait une nuance entre la petite et la grande pègre, c'est simplement parce que la grande pègre détient le pouvoir, non seulement dans les gouvernements, mais aussi et surtout, dans le système judiciaire.
Gabriel n'était pas seulement hanté par la peur de faire un mauvais geste, de dire une parole qui pourrait nuire au FLQ, mais par la culpabilité, car, toutes ses explications ne parvenaient pas à faire taire sa conscience : s'il approuvait les objectifs du FLQ , il demeurait plus que jamais opposé aux moyens d'y parvenir. En d'autres termes, il était beaucoup plus péquiste que felquiste.
Il écouta toutes les conversations, lut tous les textes. Il s'imprégna de son rôle, même s'il se sentait de plus en plus inconfortable, gauche et nerveux.
Plus il lut, plus il devint hanté par ses peurs. Était-ce les effets de la marijuana qu'il consommait quotidiennement ou une rebellion de son inconscient, viscéralement opposé à toutes fromes de mensonges et d'hypocrisie ? Lui, qui , habituellement, aimait tout ce qui est humour, trouvait moyen d'y lire des messages , des intrigues politiques. Il ne vivait plus, il paranoïait.
Marc fut relâché plus tôt , car il souffrait d'une malaria attrappée en Afrique.
Gabriel était ravi. Il crut qu'il pouvait revivre normalement puisque son ami était enfin libéré.
Le contact s'établit rapidement. Pour protéger Marc, Gabriel accepta avec joie de partager son appartement avec lui.
Dès le lendemain, il avait déménagé.
Ce qu'il n'aurait jamais cru possible arriva. Gabriel se mit à avoir autant peur du FLQ que de la police . Comment pourait-il évité d'être liquidé. si jamais le vrai FLQ apprenait qu'un petit journaliste joue dans ses plates-bandes en se faisant passer pour un terroriste ? S'il était possible de faire croire à la police qu'il en éait un, le FLQ , lui, ne trouverait peut-être pas drôle cette fausse indentification. Gabriel se sentait dorénavant traqué, condamné d'une mainière ou d'une autre. Il venait de se mettre les pieds dans les plats. L'ignorance est la pire des calamités.
Dès que le jour se leva, Gabriel courut au dépanneur acheter le journal. Il n'y avait aucune indication d'arrestation, bien au contraire ...les felquistes se jouaient de la police. D'une certaine façon, Gabriel aimait beaucoup mieux cela, car il n'avait plus à jouer son nouveau rôle dans la peur. Mais la chose n'était pas aussi facile : il ne connaissait rien du FLQ. Il pourrait bien faire des erreurs qui soient ensuite rattachées au FLQ. Que diraient les vrais felquistes ?
La journée se déroula sans incident. Cependant, son confrère préposé à l'information avec la police demanda à lui parler seul à seul.
-- Tu devrais te méfier. La police m'a interrogé à ton sujet. On m'a demandé si tu peux être dangereux. Je leur ai dit qu'ils n'avaient rien à craindre , car juste à voir une goutte de sang, tu t'évanouis.
Gabriel était reconnaissant. Cet avertissement confirmait que la police le suivait déjà de près.
Le soir, au PUB, il avertit ses amis de son expérience , de sa peur d'être surveillé par la police.
On décida que dorénavant les contacts ne se feraient qu'au moment où l'on se sentirait en toute sécurité. Il fut convenu que dorénavant, seul , Paul le rencontretait , si nécessaire, dans des restaurants toujours différents. Avant de se parler, si Gabriel était convaincu que personne ne l'épiait , il ferait jouer Let it be, des Beatles, « pour que la révolution suive son chemin.» C'était très poétique, mais un peu enfantin. Ce fut aussi très efficace, car rien ne transpira de ses rencontres clandestines.
Gabriel décida de se servir de la situation pour donner plus de poids aux actions qui se rédroulaient. Quand il se rendait au PUB avec ses amis et qu'il se sentait espionné , il élevait la voix et créait toutes sortes de scénarios les uns plus invraisemblables que les autres, allant du kidnapping de Robert Bourassa , le premier ministre du Québec, à la phobie de violer des soeurs vierges.
Il modifia son langage. « Se battre démocratiquement contre le gouvernement » céda le pas à « tuer un membre du gouvernement», publier les bêtises du système devint «faire sauter le système». Jamais Gabriel ne fit poser autant de bombes et tuer autant de gens. C'était la même chanson, toutes les fois qu'il se croyait écouté par un policier déguisé en monde. Ce masque , d'une telle violence, ne le laissait pas indifférent. Plus il parlait, plus il se méprisait, car, il était fondamentalement une personne opposée à la violence. Par contre, jouer ainsi les autorités étaient bien amusant.
Un bon matin, il apprit dans le journal qu'un ou eux coktails Molotov avaient été lancés dans le manège militaire. Si cela prouvait l'existence de felquistes authentiques dans la ville, cet attentat remettait nettement en question l'appartenance de Marc au FLQ puisqu'il était alors en prison. Le soir même, alors qu'il avait pris place dans une auto, un bolide se lança sur eux. La voiture s'immobilisa dans le côté droit. Personne ne fut heureusement blessé. Pour Gabriel, il n'y avait aucun doute , on avait tenté de le tuer avec ses amis. Deux accidents aussi rapprochés ne pouvaient rien signifier d'autre.
Fort de cet attentat, Gabriel n'osa jamais parler de ses craintes concernant le FLQ à ses nouveaux camarades. Que penseraient-ils de lui ? Le héros... un zéro. Cela suffirait pour qu'ils soient interrogé à nouveau. Malgré sa sincérité, il n'était pas question d'engendrer un nouvel interrogatoire. Avoir eu aussi peur une fois était suffisant pour le reste de sa vie ...
Il décida donc, même s'il s'y sentait très inconfortable, de continuer à jouer au felquiste. « Puisque je ne sais rien, je ne peux rien apprendre à la police, même malencontreusement ». Ce fut son raisonnement final. Quant au FLQ , il le persuaderait bien qu'il n'a jamais agi de mauvaise foi et qu'il n'a jamais mis personne en danger. Par contre, il craignait, malgré lui , que toutes ces élucubrations puissent être mal vues du FLQ. Le FLQ n'aimerait peut-être pas la conception qu'il se faisait des choses ?
Gabriel croyait le FLQ tellement puissant qu'il se mit à en avoir plus peur que de la police puisqu'il se permettait de jouer un rôle qui ne lui appartenait pas : il se prenait pour un felquiste.
La mort de Laporte fut un coup de poing en plein visage. S'il était prêt à mourir pour une cause, il ne pouvait accepter que le FLQ tue, qui que ce soit , même la pire des ordures. Il ne pouvait pas se sentir complice d'un meurtre fut-il politique, sans ressentir une profonde culpabilité. Il n'avait rien, même s'il s'en donnait tous les airs, d'un homme violent.
La situation étant ce qu'elle était , il ne pouvait plus reculer. Il ne pouvait plus parler de non-violence, après avoir fait sauter tout le pays, car les bombes éclataient par milliers quand il se croyait écouté par une oreille canine...
Son langage violent le rendait de plus en plus prisonnier du personnage qu'il ne voulait pas être et qu'il se devait de jouer pour ne pas exterminer tout ce qu'il avait fait pour sauver Marc.
Ses remords étaient si profonds qu'il se rendit chez Nancy, la seule à qui il pouvait manifester cette peur, qui prenait de plus en plus l'allure de panique.
Il se confia à son amie, très honteux de ne pas tenir le coup.
Le dimanche, le chef de pupitre lui demanda, alors qu'il devait être en congé, d'entrer l'après-midi pour couvrir un événement spécial. Gabriel accepta sans trop d'empressement.
Sur le chemin du retour, car il dut se rendre à une cérémonie qui se déroulait à l'extérieur de la ville, le photographe manifesta beaucoup de joie et s'empressa royalement de dire à Gabriel:
-- Tes amis felquistes ont été arrêtés, il y a quelques heures à East-Angus.
Le coeur du jeune Gabriel faillit exploser. Ces paroles valsèrent dans sa tête. Il crut défaillir. East Angus. Son dossier, envoyé à Vallières, traitait de la Domtar d'East Angus. Se pouvait-il que ce dossier , envoyé avant même que les événements d'Octobre ne surviennent , puisse avoir été intercepté et à l'origine de l'arrestation des felquistes ?
Il s'informa de la provenance de cette nouvelle. Le photographe, tout content d'avoir heurté la cible, affirma qu'il s'agissait d'une source policière.
-- La nouvelle sera bientôt annoncée dans les médias, dit-il, fier de lui apprendre une primeur.
Gabriel fondit presque en larmes : son ignorance venait de tuer le FLQ. La seule chance du Québec de se débarrasser du colonialisme.
Le silence noya le reste du voyage. Il n'y a jamais de changements sans crise.
À son entrée à la salle de rédaction, le chef de pupitre lui lança :
-- T'as moins d'amis maintenant. Peut-être iras-tu rejoindre Marc Lettelier en prison ?
-- Marc ! Ce n'est qu'un pauvre distributeur de journaux. Votre système n'est pas très fort pour devoir emprisonner les camelots de la révolution .
Naturellement, Gabriel ne croyait pas un mot de ce qu'il affirmait. En plus de son amitié, à son avis , Marc avait bien plus de chance d'être felquiste que lui. Mais, songea-t-il, si l'on me croit , je serai le suspect et on le relâchera . Marc sera libre. Gabriel pensa aussi qu'il serait beaucoup plus difficile de le faire disparaître étant journaliste que Marc , un étudiant et poète encore inconnu.
Il ridiculisa le rôle de Marc dans le cercle des radicaux, espérant qu'on lui fiche la paix. Il était prêt à prendre le chemin des cellules, au risque de se faire éliminer, pour sauver son ami.
Il parla avec assurance , même si le coeur semblait vouloir arrêter à tous les instants. Puis, sans même comprendre d'où venait cette curiosité bien journalistique, il demanda :
-- Combien étaient-ils ? C'est bien tout ce qu'il pouvait demander , car il ne connaissait , sauf Vallières, rien, ni aucun membre du FLQ.
Ils étaient seize , répondit le chef de pupitre qui semblait embarrassé par la question.
Gabriel répliqua cinglant :
-- C'est impossible, vous me montez un coup : on ne peut jamais être plus que quatre dans une cellule. C'était ce qu'il avait lu dans un des petits journaux à sensation. Est-ce vrai ?
Il s'installa à son bureau, pondit rapidement son article et le remis au chef de pupitre.
Cela devait-être un piège car, grâce au service de communication à l'intérieur du journal, la police pouvait s'installer dans la salle de correction des textes et entendre tout ce qui se disait dans la salle de rédaction. Il se préparait à partir quand il vit un inconnu descendre l'escalier. À l'extérieur , un autre inconnu attendait mystérieusement et se mit en branle dès que Gabriel se dirigea vers son appartement. Gabriel était convaincu qu'il s'agissait de policiers.
Dans son appartement, il fouilla dans toutes ses affaires et s'empressa de faire disparaître les quelques exemplaires d'un petit journal qu'on lui avait remis en disant qu'il était publié par le FLQ. Il était tellement certain d'être arrêté qu'il ne se déshabilla pas et se jeta sur le lit, tremblant de peur. Il s'endormit.
Surpris de voir l'aube se pointer, sans avoir reçu de visiteurs, Gabriel fut complètement dérouté. Pourquoi donc ne s'était-il rien produit ? Aurait-il rêvé avoir été filé ? Il était pourtant convaincu de la présence des autopatrouilles qui l'avaient suivi de loin , mais pas à pas.
Quand il téléphona au bureau, il entendit un "clic" inhabituel. Sa ligne était certainement tapée. Sa fabulation avait donc paraitement réussi. Il décida d'en mettre encore un peu plus et fit parvenir une lettre compromettante, pour lui, au président du Parti Québecésois. Ainsi , si elle etait trouvée, il n'y aurait plus aucun doute possible quant à sa participation au FLQ et on croirait automatiquement que Marc est effectivement très peu dangereux. Il espérait , en s'accusant ainsi, sauver son meilleur ami.
Mais ce n'était vraiment plus sa principale préoccupation : Nancy occupait tout son univers.
Marc fut à nouveau arrêté ainsi que trois étudiants marxistes à l'université. Ils furent transportés dans les prisons de Montréal. Pour Gabriel, ces arrestations n'étaient point justifiées puisque le FLQ ne s'était jamais dangereusement manifesté à Sherbrooke ... quelques bombes seulement ... Jamais de blessé ; par ailleurs, il crut que les nouveaux prisonniers étaient, quant à eux , en danger de mort.
-- S'il ont pu tuer Gouin, ils en tueront probablement d'autres, pensa-t-il.
Il craignait surtout pour Marc, qui était devenu un ami inséparable.
Prisonnier des événements, il s'efforça aussitôt d'entrer en contact avec un groupe d'étudiants plus radicaux afin d'organiser la résistance. À son avis, il fallait diffuser les noms des personnes arrêtées pour que la police et l'armée ne puissent pas les faire disparaître.
L'omniprésence de l'armée amena le président du journal à lui dire , sur un ton des plus ironiques, alors qu'ils mangeaient ensemble au restaurant , entre deux fusils-mitrailleurs : « Tu parles moins fort. Serait-ce que tu es moins brave , maintenant que les fusils sont sortis ? »
Gabriel se contenta de sourire, sachant pertinemment bien que le premier tract , qu'il avait écrit , serait distribué dans la ville au cours de la soirée. Il quitta son patron et retrouva le groupe de jeunes qui distribueraient ses textes à l'université et au cégep. Il fuma et s'installa à l'arrière de la moto qui devait le conduire au cégep pour une livraison de tracts. Comme si le danger n'était pas suffisant, lui et son camarade, foncèrent sur la ligne blance entre les autos, au risque de se tuer. L'ivresse du danger était éblouissante. Un véritable adolescent !
Quand Gabriel décida d'écrire d'autres pamphlets , il lui apparut clairement que son choix était fait. Dorénavant, rien ne serait plus pareil. Qu'il le veuille ou non, il était devenu felquiste d'âme.
Les écrits, les soirées de poésie furent les moyens qu'il envisagea pour lutter contre la répression fédéraste . À son avis, même s'il pouvait se faire tuer, il fallait risquer sa peau, refuser de se taire et continuer d'informer la population. Si la police ne peut pas tuer l'amour légalisé ou non, elle ne peut sûrement pas faire taire des gens prêts à mourir pour sauver leurs amis et leur pays à naître.
Il fut convenu que le dimanche suivant d'autres pamphlets devaient être imprimés. Les textes étaient déjà rédigés. Le groupe se donna rendez-vous chez Nancy. Pascal avait déniché une machine à imprimer ; car il était dorénavant impossible d'employer celle des institutions scolaires, la surveillance se resserrait trop.
Le dimanche matin, ce fut la consternation : la police avait perquisitionné et saisi la machine à imprimer. Comment en avait-elle été informée ? Seul le petit groupe qui venait de se former était au courant de l'opération Imprimerie . Il fallait nécessairement qu'un membre du groupe soit en contact avec la police. La méfiance s'installa.
Gabriel demeura d'abord au-dessus de tout soupçon, quoique parfois certains insinuaient qu'il n'avait pas toujours été aussi radical et indépendantiste.
C'était vrai. Il avait essayé, mal informé qu'il était, de justifier plusieurs années auparavant, la position de la police, le samedi de la matraque ; il était alors président des jeunesses libérales de Limoilou, à Québec -- jusqu'à ce qu'il doive démissionner de ce poste, tout en demeurant dans le parti, ayant appuyé René Lévesque qui claqua la porte au nom de la souveraineté-association -- ; il avait retrouvé le poste de journaliste, qu'il avait quitté par honnêteté quelques années auparavant , grâce à l'intervention de Georges Vaillancourt, député libéral. Mais, à sa défense, le mouvement souverainiste n'existait pas encore . Tout de son passé pouvait le condamner, car ses positions politiques étaient quand même assez nouvelles. Alors qu'à 25 ans, il inventait des scénarios pour sauver le Canada, dix ans plus tard, il écrivait des pamphlets pour détruire ce marché canadien qui ne respectait pas sa langue et ses aspirations culturelles. L'évolution d'un individu est parfois aussi lente que celle d'un peuple.
Gabriel se rappela l'incident du crachat et trouva tout à fait légitime, quoique parfaitement stupide, que certains du groupe puissent le soupçonner.
Il en rencontra quelques-uns qui l'interrogèrent , un revolver rivé à la tempe, pour s'ssurer qu'il n'était pas le traître. C'était peut-être une méthode un peu radicale, mais elle était très efficace et tout à fait justifiable. Comment ne pas craindre pour sa vie dans de telles conditions ?
Cette soirée fut très longue, très pénible, très angoissante , car Gabriel ne connaissait aucun de ses juges. Étaient-ils des fanatiques ? Ses explications suffiraient-elles à les persuader de sa bonne foi ? N'étaient-ils pas un peu trop jeunes pour comprendre des revirements idéologiques aussi fondamentaux ?
Gabriel en sortit blanchi de tous soupçons . Il préférait cela. De toute façon, il était normal de le soupçonner comme les autres, puisque le groupe venait de se former et presque personne, sauf Nancy et lui, ne se connaissait. Le groupe s'était formé à cause des circonstances et non par un mûrissement ensemble. Ainsi, tout était clair à son sujet.
Le traître ne fut malheureusement jamais découvert.
Les soirées de poésie se multiplièrent. Elles devinrent pour Gabriel une occasion de plus pour dénoncer ce système de répression.